Une nouvelle étude menée sur plusieurs décennies révèle que la chaleur des profondeurs océaniques se propage vers l’Antarctique, apportant ainsi la preuve tangible que l’océan Austral subit déjà des changements liés au changement climatique. Publiée aujourd’hui dans la revue Communications Earth & Environment, elle met en garde contre le fait que ce réchauffement menace la stabilité des calottes glaciaires antarctiques. L’Antarctique est l’un des endroits de la Terre qui se réchauffe le plus rapidement, et à mesure que l’océan se réchauffe, le rythme de la perte de glace s’accélère, contribuant à la montée des eaux. En 2022, le niveau moyen mondial des mers a atteint un nouveau record : 10 cm au-dessus des niveaux de 1993. Ces résultats constituent un avertissement sans équivoque quant aux risques climatiques importants qui se dessinent dans les profondeurs des eaux antarctiques. « Les données d’observation des dernières décennies montrent clairement que ces grandes masses d’eau, qui contiennent une chaleur anthropique importante ainsi que de la chaleur en général, s’étendent dans l’océan Austral à l’approche de l’Antarctique, au prix de la disparition des eaux profondes qui s’y trouvent naturellement et du rétrécissement de l’Antarctique », explique Ali Mashayek, professeur au département des sciences de la Terre de l’université de Cambridge et l’un des auteurs de l’étude.
C’est la première fois que les scientifiques observent ce déplacement de la chaleur des eaux profondes dans l’ensemble de l’océan Austral. Jusqu’à présent, ils ne disposaient pas de données suffisantes pour détecter cette tendance au réchauffement. « Les observations dans cette région sont vraiment difficiles à obtenir », note Joshua Lanham, auteur principal de l’étude. Les chercheurs se sont appuyés sur des données provenant de sites d’étude appelés « transects », qui enregistrent des paramètres tels que la température et les nutriments présents dans l’eau, à peu près une fois tous les dix ans. Ils ont complété ces informations par des données accessibles au public recueillies par des « bouées Argo », des bouées robotisées qui fournissent des données en continu sur la couche supérieure de l’océan. Ils ont ensuite utilisé l’apprentissage automatique pour combiner les données des bouées Argo et les changements à long terme afin de créer des instantanés mensuels des quatre dernières décennies. Les données confirment ce que les experts climatiques soupçonnaient depuis longtemps : une masse d’eau chaude appelée « eau profonde circumpolaire » s’est étendue et a dérivé vers le plateau continental antarctique au cours des 20 dernières années. L’océan absorbe environ 90 % de la chaleur excédentaire causée par le réchauffement climatique, dont la majeure partie est stockée dans l’océan Austral. À mesure que les eaux sous les calottes glaciaires se réchauffent, cela risque de déstabiliser les plates-formes glaciaires de l’Antarctique, qui jouent un rôle clé en empêchant les calottes glaciaires et les glaciers intérieurs de se déverser dans l’océan. « Le mécanisme qui déstabilise généralement ces plates-formes glaciaires est la fonte provoquée par l’eau chaude sous la surface, qui peut alors affaiblir la plate-forme glaciaire et entraîner une montée des eaux. Les implications de ce déplacement de l’eau chaude vers les pôles sont donc assez importantes de ce point de vue », explique Joshua Lanham. « La quantité totale d’eau douce contenue dans ces glaciers intérieurs pourrait faire monter le niveau de la mer d’environ 58 mètres. »
Ces résultats ne sont toutefois pas une surprise. « D’une manière générale, il existe de nombreuses preuves accumulées qui montrent que les plates-formes glaciaires sont de plus en plus menacées », explique Ali Mashayek. « Nos travaux montrent également une tendance qui suggère qu’une plus grande quantité de chaleur atteint l’Antarctique. » Le niveau moyen mondial de la mer a augmenté de 20 à 23 cm depuis 1880, et ce rythme s’accélère en raison de la fonte des glaciers et de la calotte glaciaire, qui ajoute de nouveaux volumes d’eau à nos océans. La montée des eaux due à la fonte des glaces de l’Antarctique accroît le risque d’inondations côtières et peut contribuer à l’intensification des tempêtes.
Les calottes glaciaires de l’Antarctique et l’océan Austral jouent également un rôle clé dans la régulation du système climatique mondial : les changements affectant la masse de glace de l’Antarctique pourraient avoir un impact sur des phénomènes climatiques tels qu’El Niño. Les conclusions de cette étude viennent s’ajouter à un corpus grandissant de recherches récentes qui documentent des changements significatifs dans les mers polaires du globe.
Une autre étude publiée au début du mois a révélé que la circulation méridienne de retournement de l’Atlantique (AMOC), un méga-courant océanique, est plus proche de l’effondrement qu’on ne le pensait auparavant, le système ralentissant à mesure que les températures de l’air augmentent rapidement dans l’Arctique en raison du réchauffement climatique. Un effondrement de cette circulation entraînerait une montée des eaux dans l’Atlantique, déplacerait la ceinture des précipitations tropicales dont dépendent des millions de personnes pour cultiver leur nourriture, et exposerait certaines régions d’Europe à des hivers extrêmement froids et à des sécheresses estivales. La circulation AMOC repose sur les eaux froides et denses présentes à la fois dans l’Arctique et l’Antarctique. Ces eaux froides s’enfoncent dans les profondeurs de l’océan, contribuant à alimenter ce qu’on appelle une « courroie de transmission » de courants profonds qui font le tour du globe. À mesure que les eaux de l’Antarctique et de l’Arctique se réchauffent, cette circulation est perturbée : l’eau douce et chaude issue de la fonte des glaces terrestres ne s’enfonce pas aussi facilement que l’eau froide et salée.
« Il existe un dicton très célèbre selon lequel ce qui se passe dans l’océan Austral ne reste pas dans l’océan Austral », prévient Ali Mashayek. « Il en va de même pour l’Arctique. Les deux ont d’énormes répercussions mondiales qui peuvent se concrétiser assez rapidement à l’échelle des temps humains. »
- Article issu de TIME US - Traduction TIME France





