À l’heure où la géopolitique redéfinit les règles de l’économie mondiale, les frontières traditionnelles entre marchés et États s’effacent à une vitesse inédite. Ce qui relevait autrefois du domaine des négociateurs commerciaux et des diplomates est désormais au cœur du travail de chaque PDG et chaque conseil d’administration.
La compréhension des enjeux géopolitiques n’est plus un simple exercice de gestion des risques, elle est devenue un pilier de la stratégie d’entreprise.
Au cours de l’année passée, les gouvernements ont joué un rôle beaucoup plus affirmé dans l’orientation des résultats économiques, les politiques industrielles ayant fait un retour en force dans les économies avancées et émergentes. De plus, les contrôles à l’exportation et les mécanismes de filtrage des investissements sont désormais des outils courants de la gouvernance économique.
Parallèlement, pour faire face à la transition énergétique, à la numérisation et à la résilience, le monde est confronté à des besoins massifs en matière d’infrastructures, qui ne peuvent être satisfaits par les seuls budgets publics. Il en résulte un enchevêtrement plus marqué entre les priorités de l’État et les capitaux privés.

Faire face à une complexité mondiale accrue

Les gouvernements sont aujourd’hui confrontés à des conditions géopolitiques et géoéconomiques parmi les plus complexes depuis des décennies. D’une part, la fragmentation géopolitique conduit à un ordre mondial multipolaire dans lequel les nations se réorganisent, créant de nouveaux partenariats stratégiques et de nouvelles rivalités. D’autre part, des crises transnationales allant des phénomènes météorologiques liés au climat aux pressions démographiques en passant par les conflits civils et la polarisation sociale se disputent l’attention mondiale.
Aucune nation n’est isolée de l’économie mondiale, et rares sont celles qui peuvent échapper aux défis mondiaux en matière de sécurité. Cela signifie qu’il est essentiel pour les gouvernements de collaborer avec le secteur privé pour faire progresser les objectifs communs.
Dans ce nouveau contexte, les entreprises doivent également composer avec un environnement beaucoup plus complexe en matière de parties prenantes. Même au sein de la communauté des actionnaires, les intérêts sont loin d’être uniformes. Les hedge funds, les fonds de pension à long terme, les fondateurs et les family offices ont chacun des horizons temporels et des priorités propres à chacun. Et lorsque les gouvernements prennent des participations dans des industries stratégiques ou imposent de nouvelles exigences en matière de divulgation et de localisation, la notion même d’actionnaire devient encore plus complexe.

 

Ajoutons à cela la démocratisation de l’investissement : un niveau record d’environ 30 % du patrimoine net des ménages américains est désormais détenu sur les marchés boursiers. Cela brouille davantage la frontière entre citoyen, consommateur et actionnaire. De plus, l’opinion publique et le sentiment politique deviennent des forces du marché susceptibles d’avoir un impact significatif sur les résultats financiers.
Les entreprises, quant à elles, sont souvent amenées à prendre position sur diverses questions géopolitiques, allant des conflits au climat. Et l’activisme des consommateurs, en particulier parmi les jeunes générations, peut rapidement modifier la dynamique du marché. Le concept de « capitalisme patriotique » a également fait son apparition, dans lequel les décisions d’achat, les flux d’investissement et les messages des entreprises s’alignent sur des priorités nationales ou régionales.
La technologie a davantage complexifié les choses.

 L’essor des investissements dits « circulaires », dans lesquels les entreprises leaders sont à la fois investisseurs, clients et fournisseurs les unes des autres, est en train de remodeler la structure de secteurs entiers. L’écosystème autour d’entreprises comme Nvidia, OpenAI, CoreWeave et bien d’autres illustre cette boucle de rétroaction : le capital, l’innovation et l’influence circulent au sein de réseaux étroits, capables d’amplifier à la fois les opportunités et les vulnérabilités.
Dans de tels systèmes, la géopolitique ne se contente pas de façonner les marchés de l’extérieur, elle les traverse de l’intérieur.
Tout ceci se déroule dans un contexte marqué par des niveaux d’endettement records à l’échelle mondiale et des besoins sociétaux concurrents. Les gouvernements, les entreprises et les citoyens sont confrontés à des choix difficiles quant à l’affectation de capitaux limités à la sécurité, à la santé, aux infrastructures ou aux filets de sécurité sociale. Ces choix sont économiques, mais ils reflètent également des valeurs et un certain pouvoir.

 

Aligner les priorités

Ces nouvelles dynamiques exigent des entreprises qu’elles réajustent leur stratégie. La distinction binaire entre capitalisme actionnarial et capitalisme partenaire n’a plus lieu d’être. Dans un monde géopolitique, le capitalisme actionnarial est un capitalisme partenaire, car les investisseurs, les employés, les clients et les gouvernements sont tous liés par le même réseau d’intérêts, de risques et de responsabilités. La recherche de création de valeur à long terme dépend désormais autant de la gestion de la robustesse politique que des performances financières.
Les entreprises et les flux de capitaux apprennent à réagir aux nouveaux signaux politiques et aux divisions mondiales, mais il est possible de faire davantage pour combler le fossé entre les perspectives des entreprises et celles des gouvernements. Les objectifs communs peuvent être atteints grâce au dialogue et à la collaboration.
En collaborant pour réduire les risques liés aux chaînes d’approvisionnement en minéraux essentiels, grâce à une réglementation stable, à l’aide au développement et à des outils de financement mixte, par exemple, les gouvernements et les entreprises peuvent stimuler les investissements et la croissance sur ces marchés vitaux. Une approche similaire pourrait être utilisée pour développer les infrastructures énergétiques indispensables.
Parallèlement, les gouvernements et les entreprises pourraient collaborer à des programmes visant à doter les populations des compétences nécessaires en matière d’intelligence artificielle (IA) et à leur offrir des formations de reconversion afin que chacun puisse saisir les opportunités et comprendre les défis liés aux technologies émergentes.

Encourager le dialogue

Dans ce contexte, le rôle du Forum Économique Mondial est plus crucial que jamais. Face à une fragmentation croissante, les plateformes favorisant le dialogue entre les secteurs public et privé sont essentielles.

Le Forum offre un espace où les chefs d’entreprise et les décideurs politiques de toutes les régions peuvent aborder ensemble cette complexité, non pas pour l’éliminer, mais pour mieux la comprendre et la gérer. Notre mission consiste à aider à concilier les impératifs de compétitivité, de résilience et de prospérité partagée dans un monde en pleine reconversion géopolitique.

Ce mois-ci, à Davos, alors que les dirigeants se réunissent pour aborder la situation mondiale, un message devrait être clair : l’ère du capitalisme géopolitique est arrivée. Le succès dépendra de notre capacité à nous engager de manière constructive et collaborative, en gardant à l’esprit l’interdépendance qui continue de sous-tendre notre économie mondiale.

 

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