Il dit avoir quatorze ans, on lui en donnerait onze. Sa voix peut être, feutrée comme celle des enfants timides. Sa corpulence, ensuite. Tout menu, il flotte dans son short et son t-shirt. Sa posture, aussi. Il s’est assis comme les enfants sages, bien droit sur sa chaise, ses mains graciles posées à plat sur la table. Elysson, c’est son prénom, a l’un des regards les plus doux et profonds qui puissent exister. Un regard qui s’accroche au vôtre une fois qu’il l’a croisé, et n’en déviera, un peu plus tard au cours de la conversation, qu’au moment où le long récit de sa courte vie lui paraîtra insupportable.
Elysson est l’un des pensionnaires du Centre de Transit et d’Orientation (CTO), une structure d’accueil inédite rattachée au ministère des Affaires Sociales d’un pays sans président depuis 2021, dédiée à la réhabilitation et la réinsertion des enfants enrôlés ou associés aux groupes armés. Un lieu tout à la fois refuge, pensionnat et école, récemment ouvert et qui fonctionne avec le soutien crucial de l’UNICEF* à Port-au-Prince. Il est interdit d’en divulguer l’adresse, tant les mineurs qui y vivent sont des cibles pour les gangs d’où ils ont été extraits et qui voudraient les récupérer, mais aussi pour les milices populaires d’autodéfense des “Bwa Kale” prompts à lyncher les membres présumés des gangs – ne seraient-ils que des enfants – qui gangrènent la capitale haïtienne.
Pour arriver dans ce centre secret, il a fallu parcourir en voiture des tours et détours dans un entrelacs de rares ruelles bondées par l’afflux de déplacés et de réfugiés et de quartiers désertés comme après une catastrophe : les gangs, au nombre de 200 regroupant plusieurs milliers d’individus lourdement armés selon des estimations de l’ONU, contrôlent désormais 90 % du territoire de la capitale haïtienne et de ses faubourgs. Ces cinq dernières années, ils n’ont cessé d’étendre leur pouvoir, à coups d’assauts d’une violence inouïe dans une stratégie de terre brûlée qui, quand ils ne les massacrent pas, poussent les habitants à déserter leur quartier. Plus de 1,5 million d’habitants ont ainsi fui les attaques et les affrontements inter-gangs et croupissent dans des camps de réfugiés de fortune au cœur de la capitale haïtienne. Selon les chiffres officiels de l’ONU, plus de 5,8 millions de personnes, soit 52 % de la population haïtienne, souffrent d’insécurité alimentaire aiguë.

Un trajet qui jadis prenait une quinzaine de minutes pour aller d’un quartier à un autre peut durer le triple voire plus afin de contourner les nombreux bastions aux mains des gangs, et éviter d’être rançonnés, enlevés ou pire. Le CTO, refuge d’Elysson et de ses petits camarades sortis des griffes des gangs, a été installé dans une grande villa sans charme d’un quartier résidentiel populaire. Les hauts murs sont hérissés de rouleaux de fils barbelés, le portail gardé par plusieurs hommes, ne s’ouvre qu’après vérification de l’identité des visiteurs dont la visite a été autorisée bien en amont. On fait la promesse de ne pas donner d’informations sur le trajet entrepris pour arriver à destination, ni de détails qui permettraient de reconnaître la maison protégée, comme tant d’autres en raison de l’insécurité à Port-au-Prince, par des barbelés et de hauts portails sécurisés.
Une apparence austère qui tranche avec l’ambiance légère, joyeuse, qui règne à l’intérieur de la grande maison. Ici, sous la surveillance d’éducateurs, des gamins regardent un dessin animé sur un grand écran accroché au mur, là d’autres dessinent, dans la cour filles et garçons se poursuivent dans des rires, jouent au foot ou avec une balle de tennis. Les dortoirs des filles et ceux des garçons sont chacun à un étage. Ici, trente-deux enfants âgés de 8 à 17 ans, ainsi qu’un bébé d’à peine cinq mois, fruit d’une relation entre une adolescente et un membre de gang, ont trouvé un répit après des mois ou des années d’enfer quotidien. On en oublie, un instant, le chaos qui règne à Port-au-Prince, et sa longue litanie quotidienne de morts, de blessés et de vies saccagées. On pourrait se croire dans une petite école de quartier, un pensionnat à taille humaine. Sauf qu’ici, entre ces murs, ces gamins ont vécu l’indicible. Ils sont les visages de statistiques inouïes, révélatrices de l’ampleur de la tragédie haïtienne. Selon l’Unicef, les mineurs composent désormais à plus de 50 % les rangs des groupes armés. Du jamais vu.
Retrouvez l’intégralité de cet article dans le nouveau numéro de TIME France, disponible en kiosque.
* Que ce soit contre les violences des groupes armés faites aux enfants, pour endiguer la malnutrition, donner un accès à l’éducation et à la protection, l’UNICEF est sur tous les fronts en Haïti. En apportant un soutien crucial aux ong et associations locales d’aide à l enfance, l’UNICEF permet de protéger les enfants du chaos, vous pouvez faire un don ici



