Un mot presque devenu imprononçable. «Azadi » qui signifie « liberté » en persan, Benjamin Brière en a rêvé pendant de longues journées.
1079 précisément. Des jours et des nuits sans fin, dans une cellule sans fenêtre, à dormir par terre, un néon allumé en permanence au-dessus du crâne, prompt à vite dissiper toute notion de temps.
Ce producteur de spectacles qui voyage à travers le monde en van voit sa vie basculer une nuit de mai 2020.
Après six mois passés à sillonner le pays dont il est tombé sous le charme, il est arrêté en pleine nuit puis accusé d’espionnage et de propagande. La raison ? un drone usé par le temps avec lequel il immortalise des souvenirs de son périple, rien d’anormal pour un « touriste en tongs » comme le décrit sa sœur. Le dépassement de son visa et la consommation d’alcool étofferont ensuite les motifs de son incarcération.
Roué de coups par un juge
Présenté à un juge qui le frappe afin de lui extorquer des aveux, il passe des premiers mois dans une prison de province avant d’être jeté dans celle de Mashhad, en cage d’isolement puis dans des dortoirs d’environ cinquante personnes pour une vingtaine de lits.
« Je n’étais plus Benjamin mais un simple matricule, il y a une telle déshumanisation qu’on en perd son identité » confie-t-il à TIME France. Aujourd’hui, ce numéro carcéral 1951325785 est tatoué sur une partie de son corps « à un endroit qui ne se voit pas » élude-t-il, comme un mauvais souvenir que l’on garde derrière soi.
Lors de la première année de sa captivité, il replonge dans « sa boîte à souvenirs », aux moments vécus l’année précédente, jour pour jour, afin de puiser la force de croire que le bonheur est finalement encore à portée de main. Les journées se suivent et se ressemblent, à griffonner des « gazettes carcérales », qui serviront de base à son ouvrage, où l’espoir et la détresse se croisent au fil des lignes.
Condamné à huit ans et huit mois de prison pour espionnage en 2022, il entamera deux grèves de la faim dont une seconde de 106 jours. Le jeune homme de 38 ans pèse alors moins de 50 kilos.
Acquitté en 2023, il pense retrouver le parfum de la liberté une première fois en plein cœur de l’hiver. « Entouré de mes deux avocats, j’apprends que je suis blanchi de tout. Je sors du dortoir, je dis au revoir à tout le monde, passe les sas de sécurité de la prison, me retrouve à un mètre de la sortie et finalement on me dit de faire marche arrière » se remémore-t-il.
Une vie à reconstruire
Benjamin Brière ne sortira de la prison de Mashhad que quelques mois plus tard. Le 12 mai 2023 exactement. La ministre des Affaires étrangères de l’époque, Catherine Colonna le reçoit quelques semaines plus tard « vous l’avez un peu cherché… » lui assène-t-elle comme on réprimanderait un enfant au goût de l’aventure trop prononcé.
Puis, viens le temps d’après. Celui où il faut réapprendre à vivre et c’est parfois aussi complexe que l’enfermement et la promiscuité. L’impossibilité de fermer les portes, de dormir dans le noir après avoir passé trois ans avec un néon dans les yeux, les consultations chez les psys. « Il faut se réapproprier sa vie, retrouver sa place au sein de votre propre famille, avec les amis… Le regard a changé, je réalise que tout le monde a grandi et que de mon côté, j’ai seulement vieilli ».
Benjamin découvre aussi que les impôts ne l’ont pas oublié et qu’on lui reproche, malgré la situation, de ne rien avoir déclaré. Il faut aussi récupérer un numéro de Sécurité sociale.
Un autre combat administratif à gérer qu’il souhaite aujourd’hui simplifier pour les ex-otages en réclamant la promulgation d’un texte de loi. L’ancien détenu souhaite que l’État mette en place un accompagnement pour les familles lors de la captivité d’un proche « parce qu’ils sont otages, eux aussi, » ainsi qu’un suivi personnel à la libération d’un ancien détenu pour faciliter ses premiers pas dans le retour à la vie « car rien n’est prévu » se désole-t-il.
Durant ces deux années loin des barreaux du régime des mollahs, il est resté un fervent soutien des derniers Français emprisonnés en Iran, Cécile Kholer et Jacques Paris, dont la libération a été annoncée le 4 novembre 2025.
« Ils étaient déjà emprisonnés quand j’ai été libéré. Avec leur retour, il va y avoir un détachement important, quand ils seront enfin ici et libres. C’est important d’être là pour eux si besoin » confie-t-il, encore secoué par ce rebondissement des dernières heures.
Peut-on encore rêver quand on a été privé de ce luxe si longtemps ? Il hésite puis ajoute qu’il aspire surtout à retrouver une vie normale, « un ancrage ». Il passe des entretiens où les responsables des ressources humaines le ramènent sans cesse à ces trois années passées sous silence sur son CV. « La plupart des recruteurs pensent que je vais forcément fissurer à un moment après avoir vécu ça ». Idem pour les rencontres plus personnelles où il est compliqué de dissimuler une telle parenthèse de vie : « Il y a une vraie dualité. On ne veut rien cacher mais on ne veut pas non plus y être associé en permanence ».
Des souvenirs à exorciser
On ose évoquer le goût du voyage qu’il n’a pas abandonné. « Différemment mais je voyage encore » confesse-t-il, avant de replonger dans sa boite à souvenirs : quatre mois après sa libération, en septembre 2023, il part faire du kite surf au Maroc et se retrouve coincé dans les montagnes à trente kilomètres du tremblement de terre ravageur qui frappe le pays. « J’attire vraiment le meilleur » ironise-t-il. Les vacances se transforment en une récolte de denrées pour aider la population locale car le goût des autres ne se perd jamais totalement.
Envers l’Iran, malgré la torture physique et psychologique, il ne garde aucune amertume mais plutôt le souvenir d’un pays meurtri par ceux qui le gouvernent. « Iraniennes et Iraniens, ne vous excusez pas. Ne vous excusez pas pour la tyrannie du régime en place dans le pays que vous aimez tant, le pays que j’aime tant, l’Iran que nous aimons tant. Mes six mois d’exploration dans le pays m’ont laissé à jamais le souvenir d’une beauté humaine inestimable. J’ai eu la chance de m’en sortir, et en partant, j’ai laissé derrière moi un peuple de 85 millions d’habitants, dont 80 millions d’otages » écrit-il dans son ouvrage.
Un dernier rêve pour la route ? « Que ce régime tombe un jour pour y retourner dès le lendemain ». Il s’imagine alors arpenter la prison de Mashhad, là où on lui a volé trois ans de sa vie, « ça aiderait à exorciser certaines choses » concède-t-il avant de marquer un silence.
L’occasion de faire se rencontrer le matricule 1951325785 et Benjamin, pour enfin arriver au bout du voyage.





